L’inconnu du métro

Ce soir dans les rames de la ligne neuf, direction Pont de Sèvres, il y avait un homme qui lisait un roman, un peu avachi sur son siège sans doute pris au piège par le confort que peut apporter, à certain instants, la lecture dans le métro. Plus loin, au fond du wagon, il y avait une bande de gais lurons, les cheveux ébouriffés et les joues rosies sans doute dû à l’alcool qui devait couler dans leurs veines. Un voyageur solitaire qui se tenait debout. Et puis il y a cet incessant ballet de voyageurs qui entrent et qui sortent, qui parfois hésitent et se pressent. 

Et puis le métro repart, fait crisser ses roues en métal contre les rails et disparaît dans le noir. Fantôme.

Bruits de portes qui s’ouvrent, correspondance. Je me hâte, avale les marches des escaliers deux à deux. Il fait un peu chaud sous le manteau et l’écharpe, là.

Il est minuit passé lorsque j’arrive, toute triomphante, sur le quai de la ligne une. Il y a du monde, je me dis que c’est plutôt curieux, d’habitude c’est plus calme. Et puis je me souviens que c’est la période des vacances et que nous sommes vendredi soir et que les gens sortent, parfois. 

Vu l’amas de personne sur le quai, le métro ne devrait pas tarder à arriver, me dis-je. Cette perspective me fit sourire. Je n’avais pas très envie d’attendre, je sentais la fatigue me tomber dessus. Mais le bougre s’est fait désirer, tant pis. J’ai pris mon mal en patience en me replongeant dans ma lecture. Enfin, le métro daigna pointer le bout de son nez.

Il restait des places assises mais bon, ce n’est pas comme si j’avais dix stations à parcourir. Non, j’en avais qu’une toute minuscule. Alors je me suis appuyée contre la porte, debout, toujours autant prise dans ma lecture dont je ne releva la tête que pour m’assure que je ne me casserai pas la figure dans les escaliers. 

Je place le marque page, rabat mon livre. Un homme surgit de derrière-moi. Il est grand, avec des lunettes carrées et le souffle entrecoupé par l’effort me dit:

- Si je puis me permettre, lisez Poil de carotte, il est beaucoup mieux. 

- Oh, vous savez, c’est une lecture pour l’université dis-je un peu maladroitement. (À cet instant je me sens bête et nulle. Ma réponse est nulle et paresseuse.)

Portes battantes. Nous réaparaîssons de l’autre côté. Avant de s’engouffrer dans la nuit noire, je lui lance un merci, je prends note, plein d’entrain. 

Dans un sourire il me remercie et s’en va. Ne me reste alors que le ciel et les étoiles au dessus de ma tête. Non, ce n’était pas un rêve.