I wish someone were waiting for me.
Un dimanche sous le ciel gris d’automne, je suis partie. Seule sur un quai de gare. Le vent s’est levé et est venu s’engouffrer dans mes cheveux, me caresser les joues. Cette présence me rassura autant qu’elle m’inquiéta. Son souffle avait quelque chose de réconfortant mais pas seulement.
Seule sur mon quai de gare, comme j’étais triste de quitter ma petite campagne. Je regardais autour de moi: des voyageurs rigolaient, une famille rentrait chez elle après un bon week-end, deux amoureux s’embrassaient et enfin une flopée d’étudiants qui regagnaient leurs studios, leurs cités universitaires à Nancy. Si j’avais fait comme tout le monde, me dis-je, moi aussi je ferais partie du lot. Mais la réalité, ma fille, c’est pas ça. La réalité c’est que toi, toi tu vas à Paris et ça personne ne le sait, sauf toi. La foule sur le quai me fit me sentir encore plus seule.
Le train est arrivé et je n’ai pas pleuré à cause d’une petite fille qui, depuis la poussette où elle était assise, zigouillait de son sourire baveux et de ses beaux yeux ronds à chaque fois que mon regard attrapait le sien. Derrière les vitres le paysage défilait et je m’éloignais d’Epinal. Arrivée en gare de Nancy, je n’ai pas eu le temps de réfléchir, j’ai dû courir à l’autre bout de quai pour attraper mon TGV . Dix personnes devant la porte du train et bien entendu aucune pour vous aider à monter votre valise. Tant pis, je me débrouille, seule, sans l’aide de personne, comme d’habitude. Deux, trois coups d’œils aux numéros des sièges et deux secondes après me voilà installée, côté fenêtre.

Sur le quai, le contrôleur souffle son dernier coup de sifflet, les portes automatiques se referment et le train démarre. Personne à côté de moi, parfait. Nous quittions peu à peu la gare et la petite musique habituelle à bord du Tgv se fit entendre: Mesdames, Messieurs, bienvenu à bord du Tgv à destination de Paris-Est , blablabla. J’ai entendu « Paris-Est » et j’ai fondu en larmes.
J’ai pleuré tout le long du trajet, à gros bouillons. J’étais côté fenêtre, je regardais le paysage défiler et comme si les larmes sur mon visage ne suffisaient pas, des gouttes de pluies sont venues battre les vitres du train. Il pleuvait à l’intérieur comme à l’extérieur. J’ai tendu mon billet toute honteuse de mes yeux bouffis par le chagrin au contrôleur qui m’a adressé un sourire plein de compassion. J’avais envie de lui dire: J’en veux pas de votre compassion, gardez-là pour vous. Rien ne me rend plus irritable que la compassion mais là, j’avoue, j’avais envie de lui dire tout simplement merci. Au moins une personne avait effleurée mon esprit chagriné, au moins une personne en avait eu un petit aperçu. C’était pas la bonne personne mais c’était mieux que rien. Et puis après plus d’une heure de trajet, le train commença à perdre de son élan fougueux. Le paysage ne fuyait plus sous mes yeux. Je distinguais sans peine les immeubles bordant des deux côtés les voies de chemins de fer, les entrepôts, les terrains vagues, les murs tagués et enfin les grands immeubles parisiens. Mon cœur ne se déserra point.
Le train entra en gare à dix-sept heures quarante-cinq précise et pour m’accueillir il y eut la nuit, le vent, la pluie et le froid. Seule et triste sur mon quai de gare. J’étais comme cet homme dans une des nouvelles d’Anna Gavalda qui disait: “Quand j’arrive à la Gare de l’Est, j’espère toujours secrètement qu’il y aura quelqu’un pour m’attendre. J’ai toujours cet espoir débile. Là encore, ça n’a pas loupé, avant de descendre les escalators pour prendre le métro, j’ai jeté un dernier regard circulaire au cas où y’aurait quelqu’un… Et à chaque fois dans les escalators mon sac me paraît encore plus lourd. Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part…” Je ressentais la même chose que ce jeune homme là, ce dimanche soir. Moi aussi je me suis retournée avant de m’engouffrer dans l’escalier mécanique de la gare de l’Est avec ma valise et mes sacs. La foule du métro m’a vite rappelée à la réalité. J’ai extirpé ma carte Navigo de ma poche, passé les portiques du métro et sauté dans la première rame qui passait devant moi. Pas le temps de tergiverser, j’étais emportée et ça n’était pas plus mal comme ça. Oui mais pour combien de temps? Le temps de traverser Paris, le temps d’un trajet Gare de l’Est – Argentine, le temps de faire quinze stations de métro.
Voilà deux semaines que je suis rentrée à Paris. Et depuis mes journées me semblent être une éternité. Je ne suis pas bien sûre d’être réellement revenue des Vosges, de ma petite bourgade spinalienne. Je ne suis plus sûre de rien du tout. Je suis simplement triste.